BRICS : Jim O’Neill considère désormais une alternative crédible au dollar
La perspective d’un système de règlement alternatif au dollar américain cesse d’être une hypothèse marginale aux yeux de certains observateurs. L’économiste Jim O’Neill, connu pour avoir popularisé l’acronyme BRIC, reconnaît aujourd’hui que les progrès rapides des rails de paiement domestiques — UPI (Inde), CIPS (Chine), PIX (Brésil) — et la montée d’une coopération économique entre grands pays émergents rendent envisageable la création d’un instrument de règlement inter-étatique. Ce mouvement s’inscrit dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, où l’usage fréquent de sanctions par Washington pousse une part significative du commerce mondial à diversifier ses canaux de paiement. Les discussions portent désormais moins sur la substitution pure et simple du billet vert que sur l’établissement d’une monnaie de règlement bilatérale, basée sur un panier de devises et des rails numériques interopérables.
Cette évolution a des implications concrètes pour l’économie mondiale et la finance globale : redéfinition des flux de trésorerie des matières premières, adaptation des banques à des systèmes alternatifs de compensation, et opportunités pour les acteurs crypto qui proposent des rails décentralisés. L’enjeu central reste toutefois politique : réussir la transition demande une harmonisation technique et une confiance mutuelle entre États dont les intérêts économiques divergent parfois fortement. Le lecteur trouvera ci-après un panorama analytique des avancées techniques, des moteurs géopolitiques, des scénarios plausibles et des limites pratiques d’une telle transformation.
- Jim O’Neill admet que l’idée d’une alternative au dollar n’est plus une “fantaisie”.
- L’essor des systèmes de paiement domestiques et transfrontaliers (UPI, CIPS, PIX) est cité comme catalyseur.
- Les tensions et sanctions augmentent l’appétence pour des mécanismes de règlement indépendants de la politique monétaire américaine.
- Le modèle retenu par certains acteurs : une monnaie de règlement bilatérale ou un panier de devises, plutôt qu’une monnaie internationale unique.
- Risques majeurs : divergences politiques internes au bloc, liquidité financière, et résistance des infrastructures financières occidentales.
Le virage doctrinal de Jim O’Neill et son importance pour les BRICS
L’évolution de la position de Jim O’Neill constitue un signal politique et intellectuel. Ancien sceptique, il a admis publiquement que, face aux transformations technologiques et à la recomposition des alliances, la construction d’outils de paiement alternatifs par les BRICS est désormais crédible. Cette reconnaissance n’est pas anecdotique : O’Neill a largement contribué à la visibilité du concept BRIC au début des années 2000, et son revirement modifie la perception des analystes et des décideurs occidentaux.
Sur le plan technique, O’Neill met en avant la convergence entre des infrastructures nationales performantes et des solutions transfrontalières. Les rails de paiement tels que UPI (Unified Payments Interface) en Inde, CIPS (Cross-Border Interbank Payment System) en Chine et PIX au Brésil ont atteint un niveau d’efficacité qui rend possible le règlement bilatéral sans recourir systématiquement au dollar. Ces systèmes réduisent le temps de compensation, abaissent les coûts de transaction et, surtout, limitent la dépendance à des chambres de compensation dominées par des institutions américaines.
Un premier exemple concret est la pratique croissante de facturation en monnaies locales entre certains partenaires commerciaux. L’entreprise fictive d’import-export “Aurora Trade”, basée à Shanghai avec des filiales au Brésil et à New Delhi, illustre le basculement opérationnel : en 2025, Aurora a réduit de 40 % ses transactions en USD en faveur de paiements en yuans et en reais via des rails interconnectés, diminuant ainsi son exposition aux fluctuations du dollar américain.
Il convient toutefois d’identifier les limites de ce revirement. O’Neill reste prudent : il ne préconise pas le remplacement immédiat du dollar en tant que monnaie internationale. La liquidité et la profondeur des marchés financiers libellés en dollars restent sans équivalent en 2026, et toute alternative devra composer avec ce constat. De plus, l’initiative dépend de la volonté politique commune des États membres des BRICS, qui présentent des priorités et des régimes économiques divergents.
En conséquence, l’importance du geste d’O’Neill est autant symbolique que pratique : il légitime le débat et alimente la recherche académique et politique autour d’une possible réorganisation des instruments de paiement internationaux. Insight : ce tournant intellectuel favorise la construction d’un cadre conceptuel pour des expérimentations concrètes, tout en rappelant que la transition nécessitera temps et coordination.
Progrès technologiques : UPI, CIPS, PIX et l’interopérabilité des rails de paiement
Les systèmes nationaux de paiement ont été le principal facteur technique de l’optimisme exprimé récemment. UPI en Inde a démontré qu’un système de paiement domestique, lorsqu’il est suffisamment adopté, peut transformer les habitudes commerciales et réduire la dépendance à des rails externes. CIPS, développé par la Chine, permet d’accélérer les règlements en yuans et de traiter des volumes de transactions interbancaires internationaux à moindre coût. PIX, au Brésil, a démocratisé les paiements instantanés pour les entreprises et les consommateurs, renforçant la résilience locale face aux chocs financiers internationaux.
Définition technique : la “interopérabilité” désigne la capacité de systèmes différents à communiquer et échanger de la valeur sans friction, par exemple via des API communes, des normes techniques partagées ou des plateformes de compensation mutuelle. L’interopérabilité est essentielle pour transformer des succès nationaux en infrastructure régionale. Sans elle, chaque pays restera confiné à des bénéfices domestiques limités.
Exemple opérationnel : Aurora Trade a intégré un pont technique entre UPI et CIPS pour régler des achats de composants industriels. Ce pont utilise une couche de conversion automatique, qui calcule en temps réel les contre-valeurs et exécute le règlement sur le rail du pays destinataire, évitant la conversion via USD et réduisant les frais de change.
Risques et limites techniques : les mesures d’interopérabilité exigent des standards communs et des mécanismes de gouvernance partagée. Or, les divergences réglementaires (sécurité des données, flux transfrontaliers, respect des sanctions) constituent des freins. Les données de 2025 montrent que, sur certaines corridors commerciaux BRICS, jusqu’à 60 % des transactions internationales impliquent encore une conversion via le dollar pour des raisons de liquidité et de confiance.
Comparaison avec la finance traditionnelle : l’interopérabilité recherchée ressemble à la normalisation qui a permis la création des systèmes de transferts électroniques interbancaires en Europe (TARGET2), mais à une échelle plus hétérogène, avec partenaires aux cadres juridiques très différents.
En synthèse, la dynamique technologique existe et est démontrable via des cas d’usage concrets. Toutefois, transformer des rails nationaux en une architecture de paiement susceptible de soutenir une alternative au dollar exigera une couche de gouvernance multilatérale et des garanties de liquidité. Insight : la technologie ouvre la voie, mais la confiance institutionnelle reste la clef.
Facteurs géopolitiques : sanctions, commerce et la course à l’autonomie monétaire
Le contexte géopolitique a accentué la motivation à diversifier les canaux de paiement. L’usage fréquent par les États-Unis d’outils financiers — sanctions, blocages d’accès au réseau bancaire international — encourage des partenaires commerciaux à chercher des mécanismes de protection. Selon des estimations partagées en 2025, des pays représentant environ 75 % du PIB mondial non-américain ont manifesté un intérêt pour réduire leur dépendance au dollar dans le commerce bilatéral.
Cause et effet : la crainte d’être « dédollarisé » à la merci de décisions politiques étrangères pousse les États à chercher la résilience. Les entreprises multinationales — l’exemple d’Aurora Trade l’illustre — souhaitent garantir la continuité des chaînes d’approvisionnement et limiter le risque opérationnel lié à la perte d’accès aux canaux de paiement dominés par des institutions américaines.
Étude de cas : des accords récents entre certaines chambres de commerce BRICS ont instauré des mécanismes de facturation en monnaies locales pour le commerce de matières premières. Ces accords incluent des clauses de conversion et des lignes de crédit en monnaies locales fournies par des banques publiques ou la Nouvelle Banque de Développement (NDB), créant ainsi une alternative graduelle aux marchés de liquidité en dollars.
Limites et incertitudes : l’utilisation d’instruments alternatifs ne garantit pas l’égalité de traitement face aux régimes de sanctions. De plus, la période de transition peut augmenter les coûts de transaction si la profondeur des marchés en monnaies locales est insuffisante. Enfin, la réaction des marchés financiers occidentaux et la capacité des banques internationales à s’adapter restent imprévisibles.
Une lecture politique met en lumière que la volonté d’autonomie monétaire tient autant de la stratégie de protection que d’une réorientation des alliances économiques. Des analyses montrent que la diversification des réserves et la multiplication de corridors de paiement en monnaies non-USD pourraient éroder progressivement la part de marché du dollar dans certaines transactions, sans toutefois le rendre obsolète à court terme.
Insight : le facteur géopolitique accélère l’expérimentation, mais il ne suffit pas à lui seul à installer une monnaie internationale alternative ; la viabilité dépendra d’une combinaison de volonté politique, de liquidité et d’interopérabilité technologique.
Mécanismes envisageables : panier de devises, monnaies de règlement bilatérales et actifs numériques
Plusieurs modèles techniques et économiques sont discutés pour offrir une alternative au dollar sans viser son remplacement violent. Le modèle privilégié dans les débats publics et parmi certains décideurs est celui d’un panier de devises utilisées pour le règlement commercial, pondéré par le poids économique des membres.
Définition : un panier de devises est un instrument composé de plusieurs monnaies nationales, utilisé comme unité de compte ou moyen de règlement. Il limite la volatilité associée à une devise unique et répartit le risque de change selon la structure du panier.
Exemple pratique : une entité de règlement pourrait offrir des contrats de paiement libellés dans un panier composé de yuans, roubles, reais, rupees et rands. Les participants conviennent d’un mécanisme d’ajustement périodique des pondérations en fonction de l’évolution du PIB et du commerce intra-bloc.
Rôle des actifs numériques : les stablecoins adossés à un panier ou des solutions de règlement en tokens natifs pourraient fournir une couche de liquidité instantanée. Cependant, l’utilisation d’actifs numériques soulève des questions réglementaires et de confiance : comment garantir la convertibilité, la transparence des réserves, et la protection contre la manipulation ?
Risques : la création d’un instrument de règlement nécessite des réserves substantielles et des lignes de liquidité interbancaires. Sans marchés secondaires profonds, la convertibilité en période de stress financier pourrait être limitée, entraînant des perturbations commerciales. Par ailleurs, l’adoption d’un panier nécessite l’adhésion formelle des partenaires et une architecture juridique robuste.
Comparaison concise : à l’image d’une chambre de compensation centralisée dans les marchés actions, une entité de règlement multilatérale assurerait la compensation et la garantie des transactions entre membres. Mais, contrairement à l’architecture existante dominée par dollars et banques américaines, elle devra intégrer des solutions technologiques pour assurer la transparence et la rapidité.
Insight : le panier de devises et les monnaies de règlement bilatérales représentent des voies pragmatiques. L’intégration d’éléments de finance décentralisée peut accélérer l’exécution, mais elle impose des normes de gouvernance afin de rassurer les acteurs privés et publics.
Impacts attendus sur la finance globale et les marchés émergents
Une recomposition des rails de paiement et l’émergence d’une coopération économique renforcée entre BRICS changeraient plusieurs paramètres de la finance globale. Premièrement, la demande pour certains actifs de réserve pourrait se diversifier : au-delà du dollar, le yuan et d’autres monnaies du bloc pourraient voir leur usage augmenter dans les réserves des banques centrales partenaires.
Effet sur les marchés financiers : une transition progressive diminuerait la part de transactions en USD sur certains corridors commerciaux, réduisant potentiellement la prime de liquidité du dollar sur ces segments. Pour les marchés émergents, la réduction du “risque USD” pourrait alléger la pression sur les bilans des entreprises endettées en dollars.
Exemple concret : Aurora Trade a constaté une baisse des coûts de couverture de change après l’adoption d’accords de règlement bilatéral, améliorant la marge opérationnelle sur certains contrats d’exportation. Cette amélioration illustre le gain potentiel pour les acteurs réellement intégrés aux nouvelles architectures.
Limites macroéconomiques : la globalisation du dollar s’explique aussi par la profondeur des marchés de capitaux américains. Tant que ces marchés offriront des instruments liquides et des rendements attractifs, le dollar conservera une place centrale. La coexistence de plusieurs systèmes pourrait toutefois répartir les risques systématiques et créer des poches de résilience régionales.
Insight : la finance globale se dirige probablement vers une plus grande multipolarité plutôt que vers la disparition du dollar. Les marchés émergents gagneront en autonomie opérationnelle, mais dépendront toujours de l’accès à des pools de liquidité suffisants.
Obstacles politiques et limites internes au bloc BRICS
Malgré les progrès techniques et les volontés exprimées, les BRICS restent un ensemble hétérogène. Les divergences politiques, économiques et institutionnelles représentent des obstacles réels. La gouvernance partagée d’un mécanisme de paiement ou d’un panier exige des compromis sur la transparence, la supervision et la gestion des réserves.
Cas à considérer : les priorités de politique économique de la Chine, de l’Inde et du Brésil diffèrent sur la gestion des flux de capitaux, la protection des données et la régulation des fintechs. De plus, les alliances géopolitiques varient ; certains membres entretiennent des partenariats stratégiques avec des puissances occidentales, ce qui complexifie la coordination.
Risques internes : une défaillance de coordination peut conduire à des arbitrages par les marchés, créant des pressions sur certaines monnaies et amplifiant la volatilité. La question de la discipline macroéconomique et des politiques monétaires divergentes demeure centrale.
Réponse institutionnelle : la Nouvelle Banque de Développement (NDB) est l’exemple d’une institution opérationnelle du bloc. Son rôle pourrait être étendu pour fournir des lignes de crédit et de liquidité aux entités de règlement. Toutefois, la NDB devra renforcer ses capacités et ses mécanismes de gouvernance pour assumer ce rôle à grande échelle.
Insight : l’obstacle principal n’est pas technologique mais politique. La réussite d’un projet d’ampleur dépendra d’un compromis durable entre souverainetés nationales et bénéfices collectifs.
| Critère | États-Unis / dollar | Initiatives BRICS |
|---|---|---|
| Liquidité des marchés | Très élevée | Variable selon la monnaie, en développement |
| Infrastructure de paiement | SWIFT + systèmes bancaires globaux | UPI, CIPS, PIX + projets d’interopérabilité |
| Gouvernance | Cadres réglementaires robustes | En construction, dépend des engagements bilatéraux |
| Exposition aux sanctions | Instrument de coercition possible | Motivation à réduire cette exposition |
À retenir
- Jim O’Neill a changé son appréciation : une alternative au dollar n’est plus purement théorique.
- Les rails de paiement domestiques (UPI, CIPS, PIX) forment le cœur technologique de la transition.
- Les tensions géopolitiques et l’usage des sanctions encouragent la recherche d’autonomie des pays vis-à-vis du dollar américain.
- Le modèle le plus plausible demeure une monnaie de règlement basée sur un panier de devises plutôt qu’une monnaie internationale unique.
- Les limites sont principalement politiques : gouvernance, liquidité et coordination entre membres des BRICS.
Pour un éclairage complémentaire sur les enjeux géopolitiques et les dynamiques récentes entre grandes puissances, voir l’analyse sur les relations entre Washington, Pékin et l’Europe et l’étude sur les stratégies de réserve en métaux précieux BRICS et domination de l’or.
Clause de non-conseil : ce contenu est informatif et journalistique. Il ne constitue pas un conseil en investissement. Toute décision financière doit être prise en connaissance des risques, idéalement après consultation d’un professionnel habilité.
Quelles avancées techniques rendent une alternative au dollar plausible ?
Des systèmes nationaux de paiement performants comme UPI (Inde), CIPS (Chine) et PIX (Brésil), combinés à des projets d’interopérabilité et à des solutions de liquidité (banques publiques, NDB), créent des rails capables de règlements transfrontaliers plus rapides et moins dépendants du dollar.
Le dollar disparaîtra-t-il bientôt de la finance mondiale ?
Non. Le dollar conserve une liquidité et une profondeur de marchés supérieures en 2026. Les scénarios probables parlent d’une coexistence multipolaire plutôt que d’un remplacement brutal, avec des systèmes régionaux de règlement qui réduisent l’usage du dollar sur certains corridors.
Quels risques pour les entreprises qui adoptent des règlements en monnaies locales BRICS ?
Les principaux risques sont la volatilité des devises locales, le manque de liquidité en période de stress, et des divergences réglementaires. Une gestion active du risque de change et des garanties de liquidité sont nécessaires.
